{"id":1033,"date":"2015-06-08T16:27:40","date_gmt":"2015-06-08T15:27:40","guid":{"rendered":"http:\/\/latitudsur.org\/developpement\/?page_id=1033"},"modified":"2015-06-08T16:27:40","modified_gmt":"2015-06-08T15:27:40","slug":"texte-les-khipu-une-memoire-locale","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/latitudsur.org\/dev\/es\/nos-missions\/textes-de-reflexions\/texte-les-khipu-une-memoire-locale\/","title":{"rendered":"Texte &#8211; Les khipu : une m\u00e9moire locale ?"},"content":{"rendered":"<table class=\"contentpaneopen\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\">\n<table border=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td>Texte &#8211; Les khipu : une m\u00e9moire locale ?<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/dev\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2015\/09\/quipufabric.jpg\" alt=\"quipufabric\" width=\"303\" height=\"210\" \/><\/td>\n<td><\/td>\n<td><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/dev\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2015\/09\/quipu2.jpeg\" alt=\"quipu2\" width=\"300\" height=\"239\" \/><\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Ci-dessous un excellent article de Mr Pierre D\u00e9l\u00e9age faisant \u00e9tat des connaissances sur les khipus.<\/p>\n<p><strong>Les khipu : une m\u00e9moire locale ?<\/strong><br \/>\n<em>Pierre D\u00e9l\u00e9age, 2006<\/em><\/p>\n<p>Les khipu sont des cordelettes \u00e0 n\u0153uds qui furent utilis\u00e9es dans l\u2019ensemble de la r\u00e9gion andine et dont les premiers sp\u00e9cimens connus \u00e0 ce jour datent de l\u2019Horizon Moyen (600-1000 apr\u00e8s J.C.). Le terme quechua khipu, comme son \u00e9quivalent aymara, chinu, signifie \u00ab n\u0153ud \u00bb et d\u00e9signe, par m\u00e9tonymie, la cordelette. Il serait pr\u00e9matur\u00e9 de proposer d\u00e8s maintenant une d\u00e9finition de ces art\u00e9facts dans la mesure o\u00f9 sa formulation m\u00eame constitue l\u2019un des enjeux des recherches actuelles. Les khipu restent en grande partie un myst\u00e8re. On sait qu\u2019ils \u00e9taient, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, des art\u00e9facts cognitifs et qu\u2019ils permettaient \u00e0 ceux qui les utilisaient, les khipukamayuq, de r\u00e9citer divers genres de discours. Quel \u00e9tait le lien entre ces discours et la structure de la cordelette ? La question reste en grande partie ouverte. En effet, les chroniqueurs espagnols, s\u2019ils ont su utiliser les khipukamayuq pour obtenir les informations qui les int\u00e9ressaient, ne se sont jamais pench\u00e9s de tr\u00e8s pr\u00e8s sur le fonctionnement des cordelettes. Il n\u2019y a pas de Diego de Landa dans les Andes, qui pourrait au moins nous fournir une piste ais\u00e9ment exploitable. Pourtant, l\u2019\u00e9tude des khipu conna\u00eet depuis quelques ann\u00e9es une v\u00e9ritable renaissance. Coup sur coup, trois livres viennent d\u2019\u00eatre publi\u00e9s qui synth\u00e9tisent utilement ce domaine de recherches . Le premier, Narrative Threads, est un ouvrage collectif dirig\u00e9 par Jeffrey Quilter et Gary Urton. Il fait le point sur les descriptions des khipu conserv\u00e9s dans les mus\u00e9es, reprend l\u2019analyse des rares sources historiques offrant un aper\u00e7u sur leur usage traditionnel, \u00e9voque les usages sp\u00e9cifiquement coloniaux de ces cordelettes et d\u00e9crit diverses pratiques contemporaines li\u00e9es \u00e0 des art\u00e9facts apparemment semblables.<\/p>\n<p>Les deux autres livres auraient difficilement pu \u00eatre plus diff\u00e9rents l\u2019un de l\u2019autre. Signs of the Inka Khipu, de Gary Urton, propose, \u00e0 partir d\u2019une relecture des sources historiques et surtout d\u2019une nouvelle description de la structure mat\u00e9rielle des cordelettes, de consid\u00e9rer les khipu de l\u2019Etat Inka comme des codes binaires. C\u2019est un livre court \u00e9crit dans un langage clair et pr\u00e9cis. The Cord Keepers, de Frank Salomon, se fonde quant \u00e0 lui sur la d\u00e9couverte r\u00e9cente d\u2019un usage c\u00e9r\u00e9moniel des khipu dans une communaut\u00e9 p\u00e9ruvienne contemporaine. Le livre prend la forme d\u2019une monographie compos\u00e9e \u00e0 parts \u00e9gales d\u2019une ethnographie tr\u00e8s d\u00e9taill\u00e9e et de longs passages sp\u00e9culatifs. Les deux auteurs sont par ailleurs loin d\u2019avoir conclu leurs recherches : le premier poursuit l\u2019analyse de deux anciens ensembles de khipu conserv\u00e9s \u00e0 Chachapoyas et \u00e0 Puruchuco ; le second travaille d\u00e9sormais sur d\u2019autres khipu d\u2019usage c\u00e9r\u00e9moniel au sein de la communaut\u00e9 de Rapaz. La premi\u00e8re interpr\u00e9tation s\u00e9rieuse et pr\u00e9cise des khipu, qui domina le champ de recherche tout au long du si\u00e8cle dernier, est celle que L. Leland Locke a pr\u00e9sent\u00e9e dans son ouvrage classique, The Ancient Quipu or Peruvian Knot Record (1923). L\u2019historien am\u00e9ricain se fondait sur une recension critique des t\u00e9moignages historiques et sur une observation de premi\u00e8re main des sp\u00e9cimens conserv\u00e9s \u00e0 l\u2019American Museum of Natural History afin de d\u00e9chiffrer la valeur num\u00e9rique des diff\u00e9rents n\u0153uds des cordelettes. Son analyse continue \u00e0 faire autorit\u00e9, m\u00eame si le vocabulaire descriptif s\u2019est progressivement standardis\u00e9. On distingue ainsi d\u2019abord trois types de cordes. L\u2019armature du khipu est assur\u00e9e par une corde primaire sur laquelle sont attach\u00e9es, en s\u00e9ries parall\u00e8les, de multiples cordes pendantes (leur nombre pouvant varier de quelques-unes \u00e0 plus de mille cinq cent). C\u2019est sur ces cordes pendantes que se situent les n\u0153uds, mais leur sont \u00e9galement attach\u00e9es, tr\u00e8s souvent, des cordes subsidiaires (auxquelles, mais c\u2019est rare, d\u2019autres cordes subsidiaires peuvent \u00eatre nou\u00e9es). Ces cordes supportent trois genres de n\u0153uds : des n\u0153uds en huit qui repr\u00e9sentent chacun une unit\u00e9, des n\u0153uds longs dont la valeur varie en fonction du nombre de boucles qu\u2019ils contiennent, de deux \u00e0 neuf, et des n\u0153uds simples dont la valeur d\u00e9cimale est d\u00e9termin\u00e9e par leur position. Les nombres se lisent sur la corde pendante de haut en bas. Les premi\u00e8res zones comportent les n\u0153uds simples \u00e0 valeur d\u00e9cimale : les n\u0153uds d\u2019une premi\u00e8re zone auront la valeur de centaines s\u2019ils sont suivis d\u2019une autre zone compos\u00e9e de ces m\u00eames n\u0153uds simples, qui d\u00e8s lors auront la valeur de dizaines. Par exemple, six n\u0153uds simples suivis de trois n\u0153uds simples, s\u2019ils ne sont pas suivis d\u2019autres n\u0153uds simples, pourront \u00eatre additionn\u00e9s : 600 + 30 = 630. S\u2019il est n\u00e9cessaire d\u2019ajouter des unit\u00e9s \u00e0 ce nombre, une derni\u00e8re zone accueillera, de mani\u00e8re exclusive, soit des n\u0153uds en huit (valant \u00ab 1 \u00bb), soit des n\u0153uds longs (valant de \u00ab 2 \u00bb \u00e0 \u00ab 9 \u00bb).<\/p>\n<p>L. Leland Locke \u00e9tait ainsi parvenu \u00e0 reconstruire le syst\u00e8me d\u00e9cimal exhib\u00e9 par les khipu. A quoi correspondaient ces nombres ? Les suggestions ne manquaient pas : imp\u00f4ts, ressources diverses, effectifs d\u2019arm\u00e9e, calendrier, etc. ; mais le rapport pr\u00e9cis que chacun des khipu entretenait avec cet aspect s\u00e9mantique apparaissait d\u00e9finitivement inaccessible. L\u2019auteur admettait \u00e9galement que les couleurs des cordes devaient jouer un r\u00f4le dans cette arithm\u00e9tique ; mais, tr\u00e8s rationnellement, il concluait : \u00ab Il est impossible de dire dans quelle mesure le sch\u00e8me conventionnel de couleurs \u00e9tait utilis\u00e9 \u00bb (p. 15). Le lien pr\u00e9cis entre les cordelettes et les discours des khipukamayuq restait en dehors du champ d\u2019une recherche r\u00e9aliste.<\/p>\n<p>Etait-il possible d\u2019aller plus loin ? C\u2019est le d\u00e9fi que Gary Urton, dans Signs of the Inka Khipu, a choisi de relever. Puisque, dans cette perspective de d\u00e9chiffrement, les sources historiques disponibles \u00e9taient \u00e9puis\u00e9es, Urton d\u00e9cida de reprendre l\u2019\u00e9tude \u00e0 partir d\u2019une nouvelle description, plus pr\u00e9cise, des khipu qui nous sont parvenus. Avant de r\u00e9sumer son propos, il convient de noter qu\u2019Urton, il le r\u00e9p\u00e8te \u00e0 de maintes reprises, a l\u2019intime conviction que les khipu peuvent \u00eatre d\u00e9chiffr\u00e9s, qu\u2019il ne suffit que de plus d\u2019observations et de plus de travail, th\u00e9orique s\u2019il le faut. Il se retrouve ainsi dans une situation o\u00f9 d\u2019une part il ne peut que consid\u00e9rer les khipu comme des codes et o\u00f9 d\u2019autre part son agenda de recherche ne peut consister qu\u2019en l\u2019identification des \u00e9l\u00e9ments mat\u00e9riels variables susceptibles d\u2019encoder de l\u2019information.<\/p>\n<p>Pour trouver ces \u00e9l\u00e9ments, Urton se penche sur l\u2019ensemble des op\u00e9rations de confection des khipu. Chacune de ces op\u00e9rations, il en d\u00e9nombre sept, consiste selon lui en un choix intentionnel entre deux alternatives exclusives (d\u2019o\u00f9 sa m\u00e9taphore insistante du khipu comme code binaire). Ainsi, le confectionneur de khipu doit choisir son mat\u00e9riel (coton ou laine), son \u00ab ethno-cat\u00e9gorie \u00bb de couleur (\u00ab arc-en-ciel rouge \u00bb ou \u00ab arc-en-ciel sombre \u00bb), la relation entre les orientations respectives du filage et du tressage de la corde (Z\/S ou S\/Z) , la direction relative des attaches des cordes pendantes \u00e0 la corde primaire (recto ou verso), l\u2019orientation des boucles des n\u0153uds (Z ou S), l\u2019\u00ab ethno-cat\u00e9gorie \u00bb du nombre qu\u2019il veut exprimer (\u00ab impair \u00bb et \u00ab pair \u00bb) et le type d\u2019information qu\u2019il veut transmettre (num\u00e9rique ou non). Les codages mat\u00e9riels sont d\u00e9crits dans le troisi\u00e8me chapitre et les codages \u00ab linguistiques \u00bb (classe du nombre, type d\u2019information et couleur) dans le quatri\u00e8me. Presque tous ces \u00ab encodages \u00bb, s\u2019ils ne sont pas th\u00e9oriquement impensables, peuvent assez facilement \u00eatre critiqu\u00e9s. Le choix du mat\u00e9riau peut r\u00e9sulter d\u2019une variabilit\u00e9 r\u00e9gionale ; l\u2019auteur cite lui-m\u00eame une \u00e9tude montrant que des couturi\u00e8res am\u00e9ricaines, ind\u00e9pendamment du fait qu\u2019elles soient gauch\u00e8res ou droiti\u00e8res, pr\u00e9sentent le m\u00eame ratio Z\/S et S\/Z que les confectionneurs de khipu ; l\u2019orientation des attachements des cordes pendantes et celle des n\u0153uds, s\u2019ils constituent (surtout le premier) des codages r\u00e9alistes, n\u2019exhibent toutefois pas de r\u00e9gularit\u00e9 apparente de r\u00e9partition ; enfin les \u00ab ethno-cat\u00e9gories \u00bb sont issues d\u2019observations de pratiques andines contemporaines enti\u00e8rement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes aux khipu. Le lecteur sera d\u00e8s lors difficilement convaincu du caract\u00e8re intentionnel de ces \u00ab d\u00e9cisions binaires \u00bb, d\u2019autant plus que nous ne disposons d\u2019aucune information sur l\u2019identit\u00e9 de ceux qui confectionn\u00e8rent les cordes des khipu, peut-\u00eatre distincts des khipukamayuq. Reste cependant la derni\u00e8re alternative : celle entre khipu num\u00e9rique et khipu anormaux. En effet, une certaine proportion des khipu qui nous sont parvenus pr\u00e9sente des violations aux r\u00e8gles num\u00e9riques expos\u00e9es par L. Leland Locke : des n\u0153uds simples situ\u00e9s en dessous des n\u0153uds en huit, des n\u0153uds longs de dix \u00e0 seize boucles, etc. Pour Urton, ces khipu correspondent \u00e0 ce que les historiens, \u00e0 partir des t\u00e9moignages des sources historiques, ont nomm\u00e9 des khipu narratifs. Ce genre de khipu est au centre de l\u2019ouvrage collectif Narrative Threads et c\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 son principal int\u00e9r\u00eat. Les contributions de Gary Urton (chap. 1) et de Carlos Sempat Assadourian (chap. 6), en particulier, \u00e9tablissent bien, \u00e0 partir d\u2019une relecture d\u00e9taill\u00e9e des sources historiques, le fait que les khipu \u00e9taient utilis\u00e9s pour la m\u00e9morisation non seulement de donn\u00e9es num\u00e9riques mais aussi de discours narratifs. \u00ab Les sources, du d\u00e9but \u00e0 la fin de la p\u00e9riode coloniale, indiquent clairement que les Inka, tout autant que les fonctionnaires locaux non-Inka, r\u00e9partis dans toute l\u2019\u00e9tendue de l\u2019Empire, enregistr\u00e8rent un certain genre d\u2019information qui \u00e9tait \u00ab consult\u00e9 \u00bb par le khipukamayuq lorsqu\u2019il r\u00e9citait des narrations, que celles-ci soient historiques ou non \u00bb (Urton, p. 20). \u00ab Par le biais d\u2019un code institu\u00e9 de relations entre les couleurs et les formes des cordes, des n\u0153uds et des tressages, les khipu \u00e9taient susceptibles de repr\u00e9senter certains mots choisis qui stabilisaient et gouvernaient des narrations enti\u00e8res \u00bb (Sempat Assadourian, p. 132).<\/p>\n<p>De ce point de vue, le t\u00e9moignage clef est celui de l\u2019Inca Garcilaso de la Vega. Ce fils m\u00e9tis d\u2019une princesse Inka et d\u2019un conquistador espagnol, n\u00e9 en 1539 \u00e0 Cusco, partit en Espagne \u00e0 vingt et un ans pour r\u00e9clamer l\u2019h\u00e9ritage de son p\u00e8re et y resta jusqu\u2019\u00e0 la fin de sa vie, composant ses fameux Comentarios reales de los Incas (1609). Au chapitre neuf du sixi\u00e8me livre, il explique en d\u00e9tail comment \u00e9taient conserv\u00e9s en m\u00e9moire les faits et gestes de l\u2019Inka. Il distingue trois sp\u00e9cialistes : les \u00ab savants \u00bb (amautas) qui se transmettaient, de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, les contes historiques et les fables all\u00e9goriques ; les \u00ab po\u00e8tes \u00bb (harauicus) qui composaient et chantaient, en vers brefs et pr\u00e9cis, la geste de l\u2019Inka ; et les quipucamayus qui \u00ab \u00e9crivaient \u00bb gr\u00e2ce aux n\u0153uds, \u00ab aux fils et \u00e0 la couleur des fils, en y ajoutant l\u2019aide des r\u00e9cits et de la po\u00e9sie \u00bb , la tradition de cette geste. Ces derniers \u00ab ten\u00edan se\u00f1ales que mostraban les hechos historiales haza\u00f1osos o haber habido embajada, razonamiento o pl\u00e1tica hecha en paz o en guerra. Las cuales pl\u00e1ticas tomaban los indios quipucamayus de memoria en suma, en breves palabras y las encomendaban a la memoria y por tradici\u00f3n las ense\u00f1aban a los sucesores, de padres a hijos y descendientes \u00bb (p. 346-347).<\/p>\n<p>Ainsi, L. Leland Locke le reconnaissait d\u2019ailleurs tout \u00e0 fait, le d\u00e9chiffrement num\u00e9rique des khipu ne constituaient pas le fin mot de l\u2019usage de ces cordelettes. La structure qu\u2019ils exhibaient, d\u2019apparence \u00ab num\u00e9rique \u00bb ou non, correspondait in fine \u00e0 un discours susceptible d\u2019\u00eatre r\u00e9cit\u00e9. Les auteurs de Narrative Threads ont toutefois tendance, \u00e0 la suite d\u2019Urton, \u00e0 distinguer les khipu eux-m\u00eames en deux cat\u00e9gories : les num\u00e9riques et les narratifs. C\u2019est l\u00e0 un choix qui ne repose gu\u00e8re que sur le caract\u00e8re \u00ab anormal \u00bb de certains khipu conserv\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 ce jour. Certaines contributions ne se satisfont toutefois pas de ce dualisme, en particulier celle de Tristan Platt (chap. 10), qui souligne de mani\u00e8re convaincante la diversit\u00e9 r\u00e9gionale de l\u2019usage des khipu. C\u2019est d\u2019ailleurs pour cette raison qu\u2019Urton, dans son petit livre, limitera son d\u00e9codage binaire \u00e0 ce qu\u2019il nomme les khipu imp\u00e9riaux. Si l\u2019on accepte au moins une certain forme de continuit\u00e9 entre l\u2019\u00e9poque pr\u00e9-colombienne et l\u2019\u00e9poque coloniale, la description que Regina Harrison (chap. 11) propose d\u2019un usage \u00ab confessionnel \u00bb des khipu, distinct de la confession chr\u00e9tienne, adress\u00e9 aux \u00ab chamanes indig\u00e8nes \u00bb et r\u00e9parti dans l\u2019ensemble de la population, est une pierre de plus \u00e0 mettre dans le camp de la th\u00e8se de la diversit\u00e9 des contextes et des modes d\u2019utilisation des cordelettes. Dans Signs of the Inka Khipu, Urton consacre de nombreuses pages \u00e0 essayer de d\u00e9montrer que les khipu ne sont pas des syst\u00e8mes mn\u00e9motechniques. C\u2019est qu\u2019il est persuad\u00e9 qu\u2019il nous sera un jour possible de \u00ab lire \u00bb les khipu ; or si ceux-ci fonctionnaient comme des syst\u00e8mes mn\u00e9motechniques, ils reposeraient de mani\u00e8re ultime sur la m\u00e9moire orale et interdiraient \u00e0 jamais une telle lecture. Prenant l\u2019exemple des arts de la m\u00e9moire du \u00ab Moyen-Age \u00bb, il tente de montrer que ceux-ci ne sont gu\u00e8re que des idiosyncrasies qui ne pourraient en aucun cas correspondre aux art\u00e9facts raffin\u00e9s que sont les khipus imp\u00e9riaux. Pourtant, le premier \u00e0 avoir effectu\u00e9 une telle comparaison est l\u2019un des rares espagnols \u00e0 s\u2019\u00eatre int\u00e9ress\u00e9 d\u2019un peu pr\u00e8s \u00e0 ces cordelettes. Antonio de la Calancha, fr\u00e8re augustin qui avait \u00e9tudi\u00e9 la th\u00e9ologie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 San Marcos de Lima et qui est une de nos principales sources concernant les khipu dans la mesure o\u00f9 il en eut une connaissance de premi\u00e8re main, \u00e9crivit ainsi, aux alentours de 1630, ces quelques lignes que personne n\u2019est encore parvenu \u00e0 traduire de mani\u00e8re satisfaisante : \u00ab i los Quipo Camayos, ya por les privilegios con que les onrava el oficio, ya porque si no davan raz\u00f3n de lo que se le preguntava ten\u00edan grandes castigos, i as\u00ed estavan continuamente estudiando en las se\u00f1ales, cifras i relaciones, ense\u00f1adoselas a los que les av\u00edan de suceder en los oficios, i av\u00eda n\u00famero destos Secretarios, que cada qual ten\u00eda repartido su g\u00e9nero de materia, aviendo de corresponder el cuento, relaci\u00f3n, o cantar a los \u00f1udos que serv\u00edan de \u00edndice, i punto para memoria local \u00bb (cit\u00e9 dans Locke 1923, planche 15). \u00ab Memoria local \u00bb, il s\u2019agit l\u00e0, tout simplement, d\u2019un synonyme \u00ab d\u2019art de la m\u00e9moire \u00bb, couramment utilis\u00e9 au XVII\u00e8me si\u00e8cle, comme l\u2019ont montr\u00e9 les beaux travaux de Lina Bolzoni (2005). Il n\u2019y a en effet rien d\u2019\u00e9tonnant \u00e0 ce qu\u2019Antonio de la Calancha, comme, ailleurs, Diego Valad\u00e9s et Matteo Ricci, puis Gabriel Druillettes et Joseph-Fran\u00e7ois Lafitau, consid\u00e8re comme allant de soi la connaissance de ces arts de la m\u00e9moire alors tr\u00e8s en vogues. En quoi consistaient ces arts maintenant largement oubli\u00e9s ? Il s\u2019agissait de proc\u00e9d\u00e9s permettant d\u2019organiser et de m\u00e9moriser un discours en faisant correspondre \u00e0 chacune de ses parties, pr\u00e9d\u00e9coup\u00e9e par la rh\u00e9torique idoine, une image m\u00e9morable, elle-m\u00eame situ\u00e9e dans un lieu d\u2019une structure spatiale (d\u2019o\u00f9 son nom de \u00ab m\u00e9moire locale \u00bb), typiquement un ensemble architectural. Ils \u00e9tablissaient ainsi une correspondance entre d\u2019une part la structure d\u2019un discours et d\u2019autre part une structure mat\u00e9rielle (Yates 1975, Rossi 1993, Carruthers 2002). Les images \u00e9taient certes mentales, mais il est arriv\u00e9 que l\u2019on construise de v\u00e9ritables \u00ab th\u00e9\u00e2tres de la m\u00e9moire \u00bb o\u00f9 des images r\u00e9elles venaient prendre place au sein de la structure mat\u00e9rielle d\u2019un th\u00e9\u00e2tre (Camillo 2001).<\/p>\n<p>Carlo Severi a tr\u00e8s bien montr\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait possible de trouver des mat\u00e9rialisations de tels arts de la m\u00e9moire au sein de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s dont la tradition est pourtant qualifi\u00e9e \u00ab d\u2019orale \u00bb. Il a ainsi montr\u00e9 que des art\u00e9facts aniconiques tels que les cordelettes \u00e0 n\u0153uds des Iatmul de Papouasie Nouvelle-Guin\u00e9e (Severi 2003) aussi bien que des art\u00e9facts iconographiques tels que les pictographies des Cuna du Panama (Severi 2004) \u00e9taient gouvern\u00e9s par les m\u00eames principes g\u00e9n\u00e9raux que les arts de la m\u00e9moire. Dans les deux cas, l\u2019art\u00e9fact permet d\u2019apprendre ou de r\u00e9citer un discours rituel hautement formalis\u00e9. Le rapport entre le discours et l\u2019art\u00e9fact s\u2019\u00e9tablit au niveau de la structure qui leur est commune : les n\u0153uds successifs d\u2019une cordelette correspondront \u00e0 des listes de noms, toponymes et anthroponymes, rituellement r\u00e9cit\u00e9s conjointement \u00e0 des versions chant\u00e9es de mythes ; les images successives d\u2019une pictographie correspondront aux variables de la structure parall\u00e9liste d\u2019un chant. Et dans un cas comme dans l\u2019autre, les deux modalit\u00e9s de l\u2019expression, mat\u00e9rielle ou verbale, resteront irr\u00e9ductibles l\u2019une \u00e0 l\u2019autre : chacune d\u2019elle comprendra, en sus de la structure commune, des informations diff\u00e9rentes de l\u2019autre. De ce point de vue, les arts de la m\u00e9moire ne sont pas seulement une technique facilitant la m\u00e9morisation d\u2019un discours formalis\u00e9 ; ils ont leur propre fa\u00e7on d\u2019organiser l\u2019information. Ainsi, la forme de la cordelette (son orientation, ses deux genres de n\u0153uds, ses diverses zones) permet aux Iatmul de cristalliser en une seule structure coh\u00e9rente, simple et irr\u00e9ductible les multiples structures qui organisent les discours auxquels elle est li\u00e9e : les listes de paires de noms associ\u00e9es \u00e0 leur nom secret (petits n\u0153uds), le parall\u00e9lisme des chants rituels (grands n\u0153uds) et la structure \u00e9pisodique de la mythologie construite autour du trajet de la migration des anc\u00eatres (orientation) et de la gen\u00e8se spatiale de l\u2019organisation sociale (zones). L\u2019exemple de cette cordelette, comprenant certes quelques 200 n\u0153uds, mais \u00e0 la forme plut\u00f4t simple, montre bien comment peut fonctionner l\u2019association entre un art\u00e9fact aniconique et un discours \u00e0 multiples dimensions. Il est difficile de nier que de telles propri\u00e9t\u00e9s font fortement penser aux khipu : les attaches des cordes pendantes, les cordes subsidiaires, les n\u0153uds, les zones d\u00e9limit\u00e9es et les couleurs forment une structure mat\u00e9rielle suffisamment complexe pour pouvoir correspondre \u00e0 la structure ou aux multiples structures homologues des discours que les khipukamayuq \u00e9taient charg\u00e9s de m\u00e9moriser et de r\u00e9citer.<\/p>\n<p>Si l\u2019on veut bien, en suivant la comparaison d\u2019Antonio de la Calancha, faire l\u2019hypoth\u00e8se que les khipu \u00e9taient de tels arts de la m\u00e9moire, certes parfois plus complexes encore que les cordelettes des Iatmul, des \u00c9merillons ou des Yagua (Chaumeil 2006), les recherches peuvent alors s\u2019orienter vers une direction tr\u00e8s diff\u00e9rente de celle qu\u2019a emprunt\u00e9 Gary Urton. Elles doivent ainsi commencer par clarifier le contexte d\u2019utilisation des khipu.<\/p>\n<p>Urton souhaite consid\u00e9rer, \u00e0 la suite de plusieurs autres chercheurs, les khipu comme un outil de communication plus ou moins proche de l\u2019\u00e9criture. Pour lui, les khipu n\u2019ont d\u2019int\u00e9r\u00eat que s\u2019ils pouvaient \u00eatre lus par un khipukamayuq sans l\u2019aide d\u2019autre chose qu\u2019une technique de d\u00e9codage. C\u2019est l\u00e0 un contexte qui reste d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment absent des sources disponibles qui insistent plut\u00f4t sur les deux usages classiques des arts de la m\u00e9moire : la transmission (ou l\u2019apprentissage) et la r\u00e9citation de discours officiels.<\/p>\n<p>Nous savons en effet que les khipu \u00e9taient employ\u00e9s au cours de l\u2019apprentissage, par les khipukamayuq, des discours qu\u2019ils devaient m\u00e9moriser avec exactitude ; l\u2019inexactitude \u00e9tait d\u2019ailleurs s\u00e9v\u00e8rement punie si l\u2019on en croit Antonio de la Calancha. Cette transmission organis\u00e9e du savoir est peut-\u00eatre le seul \u00e9l\u00e9ment que les habitants de la communaut\u00e9 de Tupicocha (province de Huarochiri), qui utilisent encore des khipu dans un contexte c\u00e9r\u00e9moniel, ont conserv\u00e9. C\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat principal du livre de Frank Salomon, The Cord Keepers, pour qui s\u2019int\u00e9resse aux khipu de la p\u00e9riode pr\u00e9-colombienne. M\u00eame si les habitants hispanophones de la communaut\u00e9 ne savent plus \u00ab lire \u00bb les khipu, ils continuent \u00e0 se les transmettre au cours d\u2019une c\u00e9r\u00e9monie annuelle de passation des charges. Chacun des ayllu (groupes de descendance dont Salomon montre la relation complexe avec les parcialidades) poss\u00e8de un khipu dont un \u00ab pr\u00e9sident \u00bb est le d\u00e9positaire pendant une ann\u00e9e ; ce dernier le transmettra \u00e0 son successeur, au cours d\u2019une c\u00e9r\u00e9monie complexe, o\u00f9 le khipu est litt\u00e9ralement enroul\u00e9 autour du corps du nouveau pr\u00e9sident. Salomon montre bien comment ces khipu organisent la m\u00e9moire de la communaut\u00e9 : ils viennent rythmer le cycle des travaux des ayllu (ils ont d\u2019ailleurs fait l\u2019objets de multiples manipulations) et surtout ils entretiennent un rapport d\u2019homologie avec les livres d\u2019inscription des charges qui, tr\u00e8s progressivement, vinrent les compl\u00e9ter. D\u2019une certaine mani\u00e8re, les khipu viennent simplement prendre une place originale dans un contexte rituel combinant de mani\u00e8re nouvelle transmission, organisation calendaire et m\u00e9morisation \u00e9crite des \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n<p>Si les khipukamayuq de la p\u00e9riode pr\u00e9-colombienne avaient pour fonction de m\u00e9moriser et de r\u00e9citer des discours formalis\u00e9s, de quels indices disposons-nous pour reconstruire la forme de ces discours ? Pour esquisser une r\u00e9ponse, il convient d\u2019abord de se d\u00e9barrasser de l\u2019opposition, probablement st\u00e9rile, entre khipu num\u00e9riques et khipu narratifs. Ainsi, dans Narrative Threads, la contribution de Marcia Ascher (chap. 4, p. 94) montre que certaines des listes d\u2019imp\u00f4ts d\u00e9riv\u00e9es de la lecture de khipu qui nous sont parvenues, \u00e9taient caract\u00e9ris\u00e9es par une structure parall\u00e9liste ayant la forme suivante : \u00ab Et tous les 15 jours, ils donnaient 12 bocaux de miel et dor\u00e9navant ils en donneront 10 ; Et ils donnaient tous les 15 jours 150 pains de cire et dor\u00e9navant seulement 40 ; Et ils donnaient tous les 15 jours 40 paires de sandales et dor\u00e9navant seulement 30 \u00bb.<\/p>\n<p>Les variables num\u00e9riques se coordonnent ici \u00e0 des variables nominales (unit\u00e9s de miel, de cire et de sandales) au sein d\u2019une structure globalement parall\u00e9liste. Il n\u2019est pas trop difficile d\u2019imaginer que les khipu, d\u2019une part pat leurs n\u0153uds dot\u00e9s de valeur num\u00e9riques et d\u2019autre part par l\u2019agencement de leurs cordes pendantes, permettait de coder chacune de ces variables. Une telle correspondance entre la structure mat\u00e9rielle des khipu et la structure formelle des discours est m\u00eame pensable dans le cadre des divers genres discursifs que les Inka utilisaient afin d\u2019assurer la transmission de leur pass\u00e9. C\u2019est ce qu\u2019a tr\u00e8s bien montr\u00e9 Catherine Julien (2000) en reconstruisant, par-del\u00e0 les chroniques espagnoles, les principes de la composition de ces discours qui exhibaient une structure \u00e9pisodique r\u00e9guli\u00e8re ; ils reposaient sur un plan fixe d\u2019ensemble au sein duquel il \u00e9tait possible d\u2019inscrire diverses variables, telles que les dates, les protagonistes et les \u00e9pisodes particuliers d\u2019un \u00e9v\u00e9nement donn\u00e9. On peut voir dans cette composition discursive une forme de macro-parall\u00e9lisme. De ce point de vue, tous les discours structur\u00e9s par la po\u00e9tique des paires s\u00e9mantiques (Urton 2003, p. 154-160) ou par le parall\u00e9lisme (Howard, chap. 2 de Narrative Threads) auraient \u00e9t\u00e9 susceptibles de correspondre \u00e0 un khipu. Ce codage des variables du parall\u00e9lisme devait cependant se limiter \u00e0 ce genre d\u2019\u00e9num\u00e9ration, et il est plus probable que les discours r\u00e9cit\u00e9s dont parle Garcilaso de la Vega n\u2019entretenaient avec les khipu qu\u2019un rapport du type \u00ab biblioth\u00e8que \u00bb : chaque n\u0153ud, ou chaque combinaison de n\u0153uds, correspondait \u00e0 un discours entier, sur le mode des cordelettes yagua ou \u00e9merillon, et l\u2019apport des khipu consistait \u00e0 organiser, par exemple \u00e0 avec l\u2019aide des couleurs, ces discours, ou ces segments de discours, les uns par rapport aux autres. \u00ab Par ce m\u00eame moyen ils rendaient compte des lois et ordonnances, des rites et c\u00e9r\u00e9monies, car ils savaient par la couleur du fil et le nombre des n\u0153uds ce que telle ou telle loi d\u00e9fendait, et quelle punition devait \u00eatre inflig\u00e9e \u00e0 celui qui la violait. De cette fa\u00e7on encore ils savaient quels sacrifices et c\u00e9r\u00e9monies il fallait faire au Soleil \u00e0 certaines f\u00eates de l\u2019ann\u00e9e, quelles ordonnances et quels \u00e9dits \u00e9taient pris en faveur des veuves, des pauvres ou des voyageurs, et ils pouvaient de la sorte parler de toutes les choses qu\u2019ils avaient apprises par c\u0153ur et par tradition. Chaque fil et chaque n\u0153ud leur remettaient en m\u00e9moire ce qu\u2019ils contenaient \u00bb (p. 347). De cette mani\u00e8re, on comprend comment les khipu pouvaient organiser des corpus de lois, des rituels compos\u00e9s de diverses s\u00e9quences successives, \u00e0 la mani\u00e8re des \u00c9merillons, ou m\u00eame le calendrier annuel de c\u00e9r\u00e9monies enti\u00e8res.<\/p>\n<p>Finalement, en poursuivant la piste des arts de la m\u00e9moire, on peut se demander si les khipu ne faisait l\u2019objet que de \u00ab lectures \u00bb aniconiques. En particulier, il n\u2019est pas impossible que la lecture des khipu ait pu consister en un usage combin\u00e9 d\u2019une part de la structure des khipu et d\u2019autre part de diverses variables iconographiques. L\u2019id\u00e9e n\u2019est pas absolument saugrenue dans la mesure o\u00f9 l\u2019on sait que la r\u00e9citation des discours li\u00e9s aux cordelettes pouvait passer par un usage combin\u00e9 de khipu et de pierres blanches ou de couleur ; c\u2019est ce que montre tr\u00e8s bien Tristan Platt dans son analyse d\u2019une affaire pr\u00e9sent\u00e9e devant un tribunal colonial o\u00f9 il s\u2019agissait de d\u00e9montrer la r\u00e9alit\u00e9 des d\u00e9passements d\u2019imp\u00f4ts subis \u00e0 Salaka, (chap. 10 de Narrative Threads). Si, dans un contexte qui ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une simple op\u00e9ration de comput, un usage combin\u00e9 de khipu et de pierres color\u00e9es est possible, rien n\u2019emp\u00eache d\u2019envisager le fait que des images aient pu \u00eatre associ\u00e9es aux cordelettes au cours de leur \u00ab lecture \u00bb officielle.<\/p>\n<p>On sait que l\u2019iconographie des Inka manifestait une ind\u00e9niable tendance vers la \u00ab g\u00e9om\u00e9trisation \u00bb et que plusieurs de leurs traditions iconographiques (les divers supports des tocapu) pouvaient probablement \u00eatre comprises comme des variables iconographiques complexes, susceptibles de faire intervenir des m\u00e9canismes tels que le r\u00e9bus (Cummins 1994). Peut-\u00eatre m\u00eame que les \u00ab ruedas hechas de pedrezuelas \u00bb qu\u2019\u00e9voquent le P\u00e8re Acosta (1998, p. 411) ou les tablettes peintes figurant les \u00e9v\u00e9nements de certaines dynasties (Julien 2000, p. 12 ; Bouysse-Cassagne 2000-1, p. 68-71) auraient pu \u00eatre utilis\u00e9es en contrepoint des cordelettes. L\u2019utilisation combin\u00e9e de khipu et de repr\u00e9sentations iconiques, quoique fort hypoth\u00e9tique, aurait pu enrichir consid\u00e9rablement cette forme d\u2019art de la m\u00e9moire, la rapprochant ainsi de la pictographie . Plusieurs \u00ab nouveaux \u00bb usages des khipu semblent d\u2019ailleurs \u00eatre all\u00e9s dans ce sens. Ainsi, certains khipu coloniaux, utilis\u00e9s pour la confession, o\u00f9 \u00e9taient \u00ab inscrits \u00bb les dix commandements et leurs violations, \u00e9taient parsem\u00e9s de \u00ab signes de pierre, d\u2019os ou de plume \u00bb (Harrison, chap. 11 de Narrative Threads). Ce r\u00f4le \u00e9ventuel des images dans la lecture des cordelettes pourrait alors \u00eatre compar\u00e9, peut-\u00eatre de mani\u00e8re productive, aux insertions de figurines que l\u2019on trouve dans le khipu g\u00e9ant de Rapaz.<\/p>\n<p>(1) \u00c0 propos de : Jeffrey Quilter &amp; Gary Urton, eds, Narrative Threads. Accounting and Recounting in Andean Khipu. Austin, University of Texas Press, 2002, 363 p., bibl., index ; Gary Urton, Signs of the Inka Khipu. Binary Coding in the Andean Knotted-String Records. Austin, University of Texas Press, 2003, 202 p., bibl., index ; Frank Salomon, The Cord Keepers. Khipus and Cultural Life in a Peruvian Village. Durham, Duke University Press, 2004, 331 p., gloss., bibl., index.<br \/>\n(2) Auxquels, il faut ajouter deux bases de donn\u00e9es disponibles en ligne : celle de Marcia et Robert Ascher (<a href=\"http:\/\/instruct1.cit.cornell.edu\/research\/quipu-ascher\/\">http:\/\/instruct1.cit.cornell.edu\/research\/quipu-ascher\/<\/a>) et celle de Gary Urton et de Carrie Brezine (<a href=\"http:\/\/khipukamayuq.fas.harvard.edu\/\">http:\/\/khipukamayuq.fas.harvard.edu\/<\/a>).<br \/>\n(3) Z indique un filage ou un tressage dans le sens des aiguilles d\u2019une montre ; S le contraire.<br \/>\n(4) \u00ab por los hilos y por los colores de los hilos y con el favor de los cuentos y de la poesia \u00bb ; on remarquera le parall\u00e9lisme de la phrase, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 puisque devant exclure un terme, les \u00ab n\u0153uds \u00bb, de la p\u00e9riode.<br \/>\n(5) On ne peut s\u2019emp\u00eacher de penser, comme d\u00e9veloppement possible, \u00e0 certaines des magnifiques \u00e9glises peintes (au XVIII\u00e8me si\u00e8cle) parsemant la r\u00e9gion de Cusco (Macera 1993) ; voire m\u00eame, avec toute la prudence requise, aux \u00e9tonnantes pictographies andines utilis\u00e9es pour la cat\u00e9ch\u00e8se (Ibarra Grasso 1953).<\/p>\n<p>Ouvrages cit\u00e9s:<br \/>\nACOSTA Joseph de 1998 [1590]. Historia natural y moral de las indias. Volume I. Madrid : Ediciones de cultura Hisp\u00e1nica.<br \/>\nBOLZONI Lina 2005 [1995]. La chambre de la m\u00e9moire. Mod\u00e8les litt\u00e9raires et iconographiques \u00e0 l\u2019\u00e2ge de l\u2019imprimerie. Gen\u00e8ve : Droz.<br \/>\nBOUYSSE-CASSAGNE Th\u00e9r\u00e8se 2000-01. \u00ab Les mots, les morts et l\u2019\u00e9criture : arts de la m\u00e9moire et \u00e9vang\u00e9lisation dans les Andes \u00bb, Cahiers des Am\u00e9riques Latines 33 : 56-84.<br \/>\nCALANCHA Antonio de la 1974 [1638]. Cr\u00f3nica moralizada del orden de San Agust\u00edn en el Per\u00fa con sucesos ejemplares en esta monarqu\u00eda. Volume 1. Lima : Universidad Mayor de San Marcos.<br \/>\nCAMILLO Giulio 2001 [1544]. Le th\u00e9\u00e2tre de la m\u00e9moire. Paris : Allia.<br \/>\nCARRUTHERS Mary 2002 [2000]. Machina Memorialis. M\u00e9ditation, rh\u00e9torique et fabrication des images au Moyen Age. Paris : Gallimard.<br \/>\nCHAUMEIL Jean-P\u00eferre 2006. \u201cDe fil en aiguille dans les Basses Terres d\u2019Am\u00e9rique du Sud, les cordelettes \u00e0 noeuds\u201d, De l\u2019ethnographie \u00e0 l\u2019histoire. Les mondes de Carmen Bernand (eds) Jean-Pierre Castelain, Serge Gruzinski &amp; Carmen Salazar-Soler. Paris : L\u2019Harmattan.<br \/>\nCUMMINS Tom 1994. \u201cRepresentation in the Sixteenth Century and the Colonial Image of the Inca\u201d, Writing without Words. Alternative Literacies in Mesoamerica and the Andes (eds) Elizabeth H. Boone et Walter D. Mignolo. Durham : Duke University Press.<br \/>\nGARCILASO DE LA VEGA 1991 [1609]. Comentarios Reales de los Incas. Tome I. Lima : Fondo de cultura econ\u00f3mica.<br \/>\nIBARRA GRASSO Dick Edgar 1953. La escritura ind\u00edgena andina. La Paz : Alcad\u00eda Municipal.<br \/>\nJULIEN Catherine J. 2000. Reading Inca History. Iowa City : University of Iowa Press.<br \/>\nLOCKE L. Leland 1923. The Ancient Quipu or Peruvian Knot Record. New York : The American Museum of Natural History.<br \/>\nMACERA Pablo 1993 [1973]. La pintura mural andina. Siglos XVI-XIX. Lima : Editorial Milla Batres.<br \/>\nROSSI Paolo 1993 [1960]. Clavis Universalis. Arts de la m\u00e9moire, logique combinatoire et langue universelle de Lulle \u00e0 Leibniz. Paris : Millon.<br \/>\nSEVERI Carlo 2003. \u201cWarburg anthropologue ou le d\u00e9chiffrement d\u2019une utopie. De la biologie des images \u00e0 l\u2019anthropologie de la m\u00e9moire\u201d, L\u2019Homme 165 : 77-128.<br \/>\nSEVERI Carlo 2004. Il percorso e la voce. Un\u2019antropologia della memoria. Torino : Einaudi.<br \/>\nYATES Frances 1975 [1966]. L\u2019art de la m\u00e9moire. Paris, Gallimard.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p><span class=\"article_separator\"> <\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Texte &#8211; Les khipu : une m\u00e9moire locale ? Ci-dessous un excellent article de Mr Pierre D\u00e9l\u00e9age faisant \u00e9tat des connaissances sur les khipus. Les khipu : une m\u00e9moire locale ? Pierre D\u00e9l\u00e9age, 2006 Les khipu sont des cordelettes \u00e0<span class=\"ellipsis\">&hellip;<\/span><\/p>\n<div class=\"read-more\"><a href=\"https:\/\/latitudsur.org\/dev\/es\/nos-missions\/textes-de-reflexions\/texte-les-khipu-une-memoire-locale\/\">Leer m\u00e1s \u203a<\/a><\/div>\n<p><!-- end of .read-more --><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":80,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","template":"template-page.php","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-1033","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/latitudsur.org\/dev\/es\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/1033","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/latitudsur.org\/dev\/es\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/latitudsur.org\/dev\/es\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/latitudsur.org\/dev\/es\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/latitudsur.org\/dev\/es\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1033"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/latitudsur.org\/dev\/es\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/1033\/revisions"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/latitudsur.org\/dev\/es\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/80"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/latitudsur.org\/dev\/es\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1033"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}