{"id":1031,"date":"2015-06-08T16:26:29","date_gmt":"2015-06-08T15:26:29","guid":{"rendered":"http:\/\/latitudsur.org\/developpement\/?page_id=1031"},"modified":"2015-06-08T16:26:29","modified_gmt":"2015-06-08T15:26:29","slug":"texte-layahuasca-substance-psychoactive","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/latitudsur.org\/dev\/fr\/nos-missions\/textes-de-reflexions\/texte-layahuasca-substance-psychoactive\/","title":{"rendered":"Texte &#8211; L\u2019Ayahuasca, substance psychoactive ?"},"content":{"rendered":"<p><\/p>\n<table class=\"contentpaneopen\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\">Texte &#8211; L\u2019Ayahuasca, substance psychoactive ?<\/p>\n<p><em>Par German Zuluaga R. (Conf\u00e9rence donn\u00e9e lors d\u2019un s\u00e9minaire international d\u2019ethnom\u00e9decine tenu \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 El Bosque de Bogota en Colombie)<\/em><br \/>\n<strong>Introduction<\/strong><\/p>\n<p>La pharmaco-d\u00e9pendance est un grave probl\u00e8me qu\u2019affronte l\u2019humanit\u00e9 actuelle. Dans les derni\u00e8res ann\u00e9es on a pu observer le march\u00e9 croissant de diverses substances. Premi\u00e8rement les plantes dites hallucinog\u00e8nes et ensuite certains principes actifs obtenus par synth\u00e8se chimique. R\u00e9cemment, il est apparu dans le panorama r\u00e9gional de l Am\u00e9rique du Sud l\u2019usage d\u2019un breuvage d\u2019origine v\u00e9g\u00e9tal connu sous le nom d\u2019\u00ab ayahuasca \u00bb ou \u00ab yag\u00e9 \u00bb. Depuis des si\u00e8cles, les Indiens du Nord-Ouest amazonien utilisent cette plante qu ils consid\u00e8rent comme leur plante sacr\u00e9e au moyen de laquelle ils ont \u00e9labor\u00e9 un syst\u00e8me de connaissance en relation avec l\u2019environnement, la sant\u00e9 et la r\u00e9alit\u00e9 culturelle.<\/p>\n<p>Les chroniqueurs, les explorateurs, les anthropologues et les ethno botanistes avaient d\u00e9j\u00e0 d\u00e9crit cette substance. Et maintenant nous sommes t\u00e9moins du \u00ab boom \u00bb de l&#039;ayahuasca dans les grandes villes sud-am\u00e9ricaines d\u00fb en partie \u00e0 ce que de nombreux indig\u00e8nes et m\u00e9tis, gu\u00e9risseurs ou non, en font usage pour offrir des c\u00e9r\u00e9monies rituelles et th\u00e9rapeutiques. Ses effets surprenant attirent l\u2019attention des gens, bien qu ils n\u2019aient aucune connaissance de la signification de son usage et du contexte authentique dans lequel il s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 durant des si\u00e8cles.<\/p>\n<p>Avec la mode de l\u2019ayahuasca sont apparus des charlatans indig\u00e8nes et m\u00e9tis, des tendances new age et des modes \u00e9sot\u00e9riques et pseudo scientifiques. La plupart s\u2019emploient \u00e0 l\u2019offrir pour des fins lucratives la d\u00e9pouillant de son sens authentique et la proposant comme une plante psych\u00e9d\u00e9lique.<\/p>\n<p>A surgi alors une pr\u00e9occupation due \u00e0 l\u2019emploi inconsid\u00e9r\u00e9 et croissant de l\u2019ayahuasca, \u00e0 savoir si sa consommation a des connotations de pharmaco-d\u00e9pendance et si elle peut produire des d\u00e9rangements psychologiques chez ceux qui se hasardent \u00e0 \u00ab vivre l\u2019exp\u00e9rience \u00bb. Dans cette conf\u00e9rence nous voulons r\u00e9viser l\u2019historique de l\u2019usage de l\u2019ayahuasca et \u00e9tablir un cadre conceptuel pour comprendre sa valeur r\u00e9elle, son importance comme partie d\u2019une m\u00e9decine traditionnelle indig\u00e8ne solide et les raisons pour lesquelles elle est consid\u00e9r\u00e9e, de mani\u00e8re \u00e9quivoque, comme une substance psycho active comportant des risques d\u2019addiction et une pathologie psychiatrique.<\/p>\n<p><strong>Historique des plantes psycho actives<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019histoire de l\u2019homme primitif a \u00e9t\u00e9 li\u00e9e \u00e0 la consommation de certaines plantes dites psycho actives, surtout dans des contextes rituels et c\u00e9r\u00e9moniels. Cependant, nous en savons tr\u00e8s peu sur le comment ils sont arriv\u00e9s \u00e0 conna\u00eetre les propri\u00e9t\u00e9s de ces plantes et encore moins sur le pourquoi ils ont voulu les employer.<\/p>\n<p>Depuis environ deux cents ans, l\u2019ethnographie d\u2019abord puis les sciences sociales en g\u00e9n\u00e9ral, ont abord\u00e9s l\u2019\u00e9tude du ph\u00e9nom\u00e8ne connu sous le nom de chamanisme. Il s\u2019agit d\u2019un curieux syst\u00e8me de croyances, de rituels et de pratiques qui ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sents dans presque toutes les cultures du monde. Le mot chaman d\u00e9signe un personnage qui a des caract\u00e9ristiques de pr\u00eatre, m\u00e9decin et sorcier qui \u00e9tait charg\u00e9 dans les soci\u00e9t\u00e9s primitives de l\u2019organisation mat\u00e9rielle, sociale, culturelle et spirituelle de ces communaut\u00e9s.<\/p>\n<p>Il y a des indices s\u00e9rieux qui d\u00e9montrent qu\u2019\u00e0 l\u2019origine de presque tous les peuples de la plan\u00e8te a exist\u00e9 le ph\u00e9nom\u00e8ne du chamanisme et l\u2019usage des plantes psycho actives. Nous connaissons le champignon Amanita muscaria dans le centre et le nord de l\u2019Asie et en Am\u00e9riques du Nord; l\u2019iboga a \u00e9t\u00e9 la plante principale des peuples du centre de l\u2019Afrique; diff\u00e9rentes esp\u00e8ces de datura, la jusquiame, le stramoine ont fait parti du patrimoine des premiers hommes du bassin m\u00e9diterran\u00e9en ; le cannabis est une plante originaire du Proche-Orient tandis que l\u2019opium fut connu depuis des temps imm\u00e9moriaux en Inde et en Chine. En Am\u00e9rique, il se manifeste encore l\u2019usage courant de ce type de plantes parmi les Indiens, les plus connus \u00e9tant la coca, le peyotl, le yag\u00e9, le don diego, des vari\u00e9t\u00e9s de borachero, la virola, le tabac et le yopo.<\/p>\n<p>Actuellement il existe un consensus sur l\u2019importance qu\u2019avait l\u2019usage des plantes psycho actives pour les peuples primitifs en rapport avec la connaissance et la mani\u00e8re de manipuler la r\u00e9alit\u00e9. On affirme aussi que le chamanisme et les plantes psycho actives ont constitu\u00e9s la premi\u00e8re forme de connaissance. Ce sont des plantes qu\u2019on consid\u00e8re \u00ab sacr\u00e9es \u00bb, cadeau du monde mythique des esprits et instruments pr\u00e9cieux pour conna\u00eetre les mondes visible et invisible.<\/p>\n<p>\u00ab L\u2019indien n\u2019oserait jamais utiliser ces plantes en dehors de l\u2019espace c\u00e9r\u00e9moniel et sacr\u00e9 qu\u2019elles requi\u00e8rent. Cela n\u00e9cessite un entra\u00eenement long et ardu pour \u00eatre en mesure de dominer leur puissant effet. Et leur pr\u00e9paration pour consommation rituelle n\u00e9cessite une grande rigueur et s\u2019accompagne toujours d\u2019une attitude de respect craintif. Il s\u2019ajoute l\u2019usage averti de chants et danses, souffles et conjurations afin d\u2019obtenir que le rude effet toxique soit remplac\u00e9 par une purification et un nettoyage authentiques. On veut faire en sorte aussi que la fausse hallucination se convertisse en un v\u00e9ritable chemin vers la connaissance et la gu\u00e9rison \u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9volution historique des cultures a presque toujours progress\u00e9 vers l\u2019abandon de la consommation des plantes psycho actives. Non seulement on a cess\u00e9 de les utiliser, mais elles furent catalogu\u00e9es comme plantes d\u00e9moniaques, toxiques et interdites \u00e0 l\u2019\u00eatre humain.<\/p>\n<p>Cependant, \u00e0 toutes les \u00e9poques, l\u2019homme a recherch\u00e9 des exp\u00e9riences psych\u00e9d\u00e9liques que ce soit pour des raisons d\u2019\u00e9chappatoire et de r\u00e9cr\u00e9ation ou bien pour des raisons m\u00e9taphysiques, spirituelles ou artistiques. Dans la culture occidentale, avec le positionnement d\u00e9finitif de la pens\u00e9e rationnelle, a d\u00e9but\u00e9 un mouvement dirig\u00e9 surtout par des artistes qui cherchaient la red\u00e9couverte des plantes psycho actives. Des personnages comme Val\u00e9rie, Rimbaud et Beaudelaire firent un usage copieux de l\u2019opium pour rechercher de nouvelles inspirations dans leur art. En 1935, Antoine Artaud, le grand philosophe fran\u00e7ais et auteur de th\u00e9\u00e2tre, a eu une exp\u00e9rience importante avec les indiens Tarahumara du Mexique lesquelles consomment le cactus du d\u00e9sert connu sous le nom de \u00ab peyotl \u00bb. Gordon Wasson a fait la premi\u00e8re \u00e9tude syst\u00e9matique sur les champignons psycho actifs et leur usage rituel chez distincts peules du monde. En 1953, le pharmacien suisse Albert Hofmann synth\u00e9tisa, pour les Laboratoires Sandos, l\u2019acide lysergique (LSD). En collaboration avec l\u2019historien de la Gr\u00e8ce Antique, Carl Ruck, il d\u00e9couvrit aussi que dans les racines de la culture grecque, dans les textes de l\u2019Iliade, de l\u2019Odyss\u00e9e et toute la mythologie en g\u00e9n\u00e9ral, on pouvait suivre la trace de l\u2019usage d\u2019un champignon d\u00e9riv\u00e9 de l\u2019ergot. \u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, Wasson et le botaniste Peter Furst d\u00e9couvrirent, dans les racines des \u00e9critures des Vedas, les textes les plus vieux de l\u2019Indes, qu\u2019il y est aussi question de l\u2019usage d\u2019un champignon psycho actif. Plus tard l\u2019anthropologue Castaneda, dans son \u0153uvre volumineuse m\u00eal\u00e9e de fiction, a fait l\u2019apologie de l\u2019usage du peyotl et du datura chez les Indiens du Mexique. Peu \u00e0 peu le th\u00e8me des plantes psych\u00e9d\u00e9liques inonda la r\u00e9flexion acad\u00e9mique des sciences sociales et botaniques.<\/p>\n<p>Entre-temps, les cultures occidentales se confrontaient \u00e0 l\u2019abus de la consommation de certaines plantes. Tout d\u2019abord en Angleterre avec la culture et le commerce de l\u2019opium fait dans les colonies du sud-est asiatique, et ensuite aux \u00c9tats-Unis avec la fameuse loi de 1913 par laquelle on avait d\u00e9clar\u00e9 l\u2019alcool ill\u00e9gal alors qu\u2019on permettait l\u2019usage du cannabis et du tabac. Dans les ann\u00e9es 60 est apparu le fameux mouvement hippie qui favorisa la g\u00e9n\u00e9ralisation de la consommation de la marihuana et, un peu plus tard, celle du LSD et autres d\u00e9riv\u00e9s chimiques : la morphine et l\u2019h\u00e9ro\u00efne, la coca\u00efne, les amph\u00e9tamines et les extasis un des derniers arriv\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Les peules de l\u2019ayahuasca<\/strong><\/p>\n<p>Depuis la d\u00e9couverte de l\u2019Am\u00e9rique, les chroniqueurs et les missionnaires ont observ\u00e9, parmi les peuples aborig\u00e8nes, la consommation de plantes psycho actives vari\u00e9es. Dans ses premiers voyages Christophe Colomb relate l\u2019usage du tabac chez les indiens Cara\u00efbes; Hernan Cort\u00e9s celui de la coca parmi les peuples des plateaux andins du P\u00e9rou et Jimenez de Quesada chez les Muiscas de la savane de Bogota. Avec le temps on a identifi\u00e9 beaucoup d\u2019autres plantes stimulantes et rituelles sur le sol am\u00e9ricain.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 le fait que nous ayons retrouv\u00e9 des descriptions fragmentaires de l\u2019usage de l\u2019ayahuasca chez les autochtones du pi\u00e9mont amazonien d\u2019Am\u00e9rique du Sud, sa description compl\u00e8te s\u2019est r\u00e9alis\u00e9e seulement \u00e0 la fin du 19e si\u00e8cle et plus tard au 20e gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019apport des anthropologues, des ethnobotanistes et des naturalistes. Maintenant, depuis pr\u00e8s de 30 ans, nous avons une connaissance plus d\u00e9taill\u00e9e de cette plante et de son usage rituel quoique partielle et remplie de pr\u00e9judices.<\/p>\n<p>L\u2019ayahuasca est un breuvage que les Indiens pr\u00e9parent \u00e0 partir d\u2019une liane amazonienne Banisteriopsis spp. qu\u2019ils combinent avec d\u2019autres plantes. Il y a plus de six esp\u00e8ces connues toutes utilis\u00e9es dans le m\u00eame but. En Colombie et dans le Nord de l\u2019\u00c9quateur on pr\u00e9f\u00e8re les feuilles du Diplopteris cabrerana alors qu\u2019au Sud de l\u2019\u00c9quateur, au P\u00e9rou et au Br\u00e9sil pr\u00e9domine un m\u00e9lange avec le Psychotria viridis. Aussi bien les plantes qui servent de mati\u00e8re premi\u00e8re, que le breuvage final, ont des noms distincts d\u00e9pendant des ethnies : ayahuasca et ambiwasca chez les groupes de langue quechua; yag\u00e9 chez les Sionas, les Secoyas et les Cofanes; natema chez les Shuar; et caapi chez les populations Tukano \u00e0 la fronti\u00e8re entre la Colombie, le P\u00e9rou et le Br\u00e9sil.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9tat sylvestre, ces plantes ne se rencontrent que dans le pi\u00e9mont amazonien et pas ailleurs. Mais de nos jours on peut les retrouver en culture en Amazonie br\u00e9silienne, dans la jungle du Choco Biog\u00e9ographique et de fa\u00e7on isol\u00e9 dans des jardins botaniques et des collections d\u2019autres r\u00e9gions latino am\u00e9ricaines incluant les \u00c9tats-Unis. C\u2019est pour cette raison que son usage se limite seulement aux peuples indiens du pi\u00e9mont amazonien : a) Ingas, Kamtz\u00e1, Sionas, Coreguajes, Cofanes et Tukano Oriental, en Colombie ; b) Tsachila, Sionas, Secoyas, Cofanes et Shuar, en \u00c9quateur, c) Lamas, Chasutas, Aguarunas, Ashuar, Mashihuengas et Ashanikas, au P\u00e9rou. Tous ces groupes indig\u00e8nes, malgr\u00e9 leurs diff\u00e9rences linguistiques, partagent un environnement semblable de m\u00eame que d\u00e8s processus de production traditionnels, des cosmovisions, des coutumes et surtout l\u2019usage de cette plante sacr\u00e9e. C\u2019est pourquoi l\u2019anthropologie les consid\u00e8re comme \u00ab les peules de l\u2019ayahuasca \u00bb<\/p>\n<p><strong>Utilisation rituelle de l\u2019ayahuasca<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019ayahuasca, plante sacr\u00e9e, fut utilis\u00e9e durant des si\u00e8cles dans des rituels collectifs guid\u00e9s par le chaman de la tribu mais avec l\u2019arriv\u00e9e des conquistadores et des missionnaires, son emploi fut \u00e9radiqu\u00e9 chez plusieurs populations. Cependant quelques tribus ont maintenu son usage en secret ou l\u2019ont fondu dans des pratiques religieuses qui le faisaient para\u00eetre moins suspect pour les europ\u00e9ens. Le contexte chamanique a chang\u00e9 et la consommation de l\u2019ayahuasca de mani\u00e8re rituelle ou religieuse est pass\u00e9e au second plan. Aujourd\u2019hui on le prend surtout dans un contexte m\u00e9dical. En effet, les chamans se disent maintenant m\u00e9decins traditionnels et sont reconnus comme des grands gu\u00e9risseurs et des experts dans les plantes m\u00e9dicinales. Ils emploient l\u2019ayahuasca dans des c\u00e9r\u00e9monies rituelles th\u00e9rapeutiques plut\u00f4t que religieuses et, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019effet de la plante, ils parviennent \u00e0 diagnostiquer et \u00e0 traiter plusieurs maladies.<\/p>\n<p>M\u00eame si toute la communaut\u00e9 peut participer \u00e0 la c\u00e9r\u00e9monie et prendre l\u2019ayahuasca, l\u2019intention premi\u00e8re est de promouvoir la sant\u00e9 et la gu\u00e9rison des malades de qui on exige pr\u00e9alablement une pr\u00e9paration tr\u00e8s strictes : non consommation de certains aliments, abstinence sexuelle, exercices asc\u00e9tiques, purification avec des plantes am\u00e8res, vomitives et d\u00e9puratives, etc. Le chaman rev\u00eat son habillement traditionnel de c\u00e9r\u00e9monie incluant colliers, hochets, couronnes de plumes et utilise d\u2019innombrables substances et objets qui lui conf\u00e8rent une autorit\u00e9 d\u2019expert par rapport \u00e0 lui-m\u00eame, le malade et tous les participants. Au moyen de chants, d\u2019instruments de musique et de danses traditionnelles, le chaman va obtenir l\u2019effet recherch\u00e9.<\/p>\n<p>Pour le chaman et les Indiens, l\u2019ayahuasca est surtout une plante m\u00e9dicinale : c\u2019est le rem\u00e8de par excellence et la fa\u00e7on de travailler est bas\u00e9e sur une purge int\u00e9grale de l\u2019organisme. Des r\u00e9actions de vomissements, de diarrh\u00e9es, sueur, augmentation de la diur\u00e8se (s\u00e9cr\u00e9tion de l\u2019urine) et d\u2019autres effets d\u00e9puratifs sont les caract\u00e9ristiques physiques normales dans le soin chamanique. Elles confirment son action purgative. Un fait \u00e9tonnant c\u2019est que l\u2019effet purgatif touche aussi d\u2019autres aspects de la personne : il produit des visions, des sensations, des r\u00e9flexions et des souvenirs, presque toujours en relation avec l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9 et sp\u00e9cialement en rapport avec la maladie que l\u2019on cherche \u00e0 soigner. Pour le chaman, ceci fait partie du traitement et d\u00e9montre son pouvoir de gu\u00e9rison int\u00e9gral.<\/p>\n<p>Cependant, il semble que depuis les temps pr\u00e9colombiens, quelques uns des peuples de l\u2019ayahuasca ont maintenu des \u00e9changes commerciaux et de connaissances avec les peuples voisins. Dans une activit\u00e9 de transhumance, les chamans et les herboristes parcourent de grandes distances en apportant avec eux des plantes et des m\u00e9decines et offrent des soins aux gens des villages et des villes. Cette coutume a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 un \u00ab r\u00e9seau de soins \u00bb que l\u2019on observe encore dans le bassin amazonien des pays andins. V\u00eatus de leurs costumes typiques, ils op\u00e8rent de petits \u00e9talages de plantes m\u00e9dicinales sur les march\u00e9s publiques, dans les foires artisanales et les zones commerciales des villes en m\u00eame temps qu\u2019ils offrent des c\u00e9r\u00e9monies de gu\u00e9rison avec l\u2019ayahuasca.<\/p>\n<p>Cette activit\u00e9, que l\u2019on observe entre autres, chez les Indiens Sibundoyes de Colombie, a donn\u00e9 lieu \u00e0 deux ph\u00e9nom\u00e8nes : a) des s\u00e9ances de soins personnels sans la participation collective de la communaut\u00e9 du patient, et b) le d\u00e9but d\u2019activit\u00e9s commerciales \u00e0 fins lucratives de la part de beaucoup d\u2019indiens et de m\u00e9tis qui se font passer faussement pour d\u2019authentiques chamanes. Depuis les temps pr\u00e9colombiens existe la notion d\u2019 \u00ab indien de la jungle \u00bb, puissant et craint pour ses grands pouvoirs occultes, pour ses capacit\u00e9s de soigner et sa connaissance intime des secrets de la nature. Aujourd\u2019hui plusieurs utilisent cet arch\u00e9type, sans autorisation ni aucune l\u00e9gitimit\u00e9, pour offrir des services de soins.<\/p>\n<p><strong>Les nouvelles formes d\u2019usage de l\u2019ayahuasca<\/strong><\/p>\n<p>La connaissance de l\u2019ayahuasca dans le monde moderne et ses effets surprenants ont attir\u00e9 l\u2019attention, non seulement des scientifiques, mais aussi de plusieurs autres personnes qui veulent profiter de son potentiel pour des raisons diverses dont plusieurs sont bien diff\u00e9rentes des valeurs authentiques propres au monde indien :<\/p>\n<p>1 &#8211; L\u2019utilisation de l\u2019ayahuasca par des m\u00e9tis, des paysans et des hommes blancs de tout acabit qui habitent dans le pi\u00e9mont amazonien. Cette mutation a provoqu\u00e9 le ph\u00e9nom\u00e8ne du \u00ab curanderismo \u00bb que l\u2019on peut observer principalement dans les villes d\u2019Iquitos et de Pucalpa au P\u00e9rou, Tena et Pastaza en \u00c9quateur ou de Mocoa en Colombie. Ces soigneurs, indiens ou non, voyagent fr\u00e9quemment dans les grandes villes. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, ceux-ci ont particip\u00e9 \u00e0 des sessions rituelles avec des Indiens et quelques uns d\u2019entre eux ont suivi un processus formel d\u2019apprentissage. Cependant, leurs pratiques n\u2019embrassent pas toute la connaissance originelle des Indiens et incluent souvent des techniques et des concepts emprunt\u00e9s \u00e0 d\u2019autres latitudes (spiritisme, magie noire et magie blanche, \u00e9sot\u00e9risme, techniques new age ou des r\u00e9centes m\u00e9decines alternatives).<\/p>\n<p>2 &#8211; L\u2019usage de l\u2019ayahuasca dans des pratiques de syncr\u00e9tisme religieux, surtout originaires du Br\u00e9sil, comme dans les \u00e9glises connues sous les noms de Santo Daime, Uniao do Vegetal, A Barqui\u00f1a, etc.). Dans ces cas, on conserve le contexte religieux ou mystique qu\u2019\u00e9voque la consommation de la plante, mais on a laiss\u00e9 de c\u00f4t\u00e9, presque en totalit\u00e9, l\u2019utilisation de plantes compl\u00e9mentaires et la cosmovision originelle des Indiens. De plus, la musique et les chants chamaniques, qui sont des techniques d\u2019invocation des forces de la nature, ont \u00e9t\u00e9 transform\u00e9s en mantras, pri\u00e8res, psaumes et oraisons ayant un contenu exclusivement religieux et philosophique. Nous pouvons affirmer qu\u2019ici l\u2019ayahuasca a \u00e9t\u00e9 extirp\u00e9 de son contexte chamanique pour \u00eatre int\u00e9gr\u00e9 d\u00e9finitivement dans une forme n\u00e9o-religieuse.<\/p>\n<p>3 &#8211; L\u2019usage de l\u2019ayahuasca dans des programmes de recherches scientifiques. Ce peut \u00eatre pour la recherche de substances pharmacologiques actives, pour \u00e9lucider certains probl\u00e8mes de physiologie c\u00e9r\u00e9brale ou encore pour usages th\u00e9rapeutiques par des m\u00e9decins occidentaux. On peu mentionner, ente autres, les programmes dirig\u00e9s par le \u00ab Centre d\u2019Exp\u00e9rimentation en Toxicomanie \u00bb a Tarapoto (P\u00e9rou), les travaux de recherches pharmacologiques du neuropsychiatre chilien Caludio Naranjo, ou encore les travaux en enc\u00e9phalographie du groupe interdisciplinaire dirig\u00e9 par l\u2019anthropologue catalan Josep Fericgla.<\/p>\n<p>4 &#8211; Dans les derni\u00e8res ann\u00e9es est apparue la mode tr\u00e8s r\u00e9pandue du \u00ab New Age \u00bb et du n\u00e9o chamanisme dont l\u2019origine r\u00e9side dans la recherche de nouveaux paradigmes religieux et m\u00e9dicaux. Il est fr\u00e9quent de rencontrer des hommes qui s\u2019auto proclament chamanes et qui ont des \u00e9coles d\u2019initiation ou d\u2019enseignement et qui pratiquent dans diff\u00e9rentes villes latino am\u00e9ricaines et aux \u00c9tats-Unis. Les exp\u00e9riences de deux anthropologues controvers\u00e9s ressortent: Michael Harner et Carlos Castaneda. Ceux-ci, apr\u00e8s avoir \u0153uvr\u00e9s comme chercheurs formels et acad\u00e9miques et avoir eu un contact \u00e9troit avec les cultures indiennes, se sont transform\u00e9s en ma\u00eetres des techniques chamaniques. La revue mensuelle \u00ab Shaman\u2019s drum \u00bb est bourr\u00e9e d\u2019informations sur des \u00e9coles et des centres de n\u00e9o chamanisme faciles d\u2019acc\u00e8s pour l\u2019homme blanc. Se nouveau ph\u00e9nom\u00e8ne ne peut pas \u00eatre d\u00e9fini au sens strict comme une nouvelle pratique religieuse ou une nouvelle pratique m\u00e9dicale. On doit voir \u00e7a dans le contexte d\u2019un nouvel humanisme philosophique bien qu\u2019il soit toujours \u00e0 suspecter les int\u00e9r\u00eats de nature \u00e9conomique et mercantiles.<\/p>\n<p>5 &#8211; Et finalement, avec l\u2019essor des exp\u00e9riences psych\u00e9d\u00e9liques dans le monde occidental, plusieurs personnes souhaitent faire l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019ayahuasca dans le seul but d\u2019exp\u00e9rimenter les sensations hallucinatoires que procure cette plante. Certains veulent une exp\u00e9rience \u00ab authentique \u00bb alors ils se mettent \u00e0 la recherche de \u00ab vrais chamanes \u00bb, alors que d\u2019autres font affaire avec n\u2019importe qui de l\u2019entourage soi disant comp\u00e9tent pour ce faire. Il est facile aujourd\u2019hui de se procurer une bouteille d\u2019ayahuasca par Internet. Et il s\u2019organise, \u00e0 partir des \u00c9tats-unis et d\u2019ailleurs, des voyages en \u00c9quateur, au P\u00e9rou et au Br\u00e9sil dans le seul but d\u2019aller consommer cette substance guid\u00e9s par un pr\u00e9tendu chaman au service d\u2019une agence de voyage.<\/p>\n<p>Ces nouvelles modalit\u00e9s ont comme d\u00e9nominateur commun l\u2019abandon partiel ou total du contexte originel de l\u2019usage de l\u2019ayahuasca. M\u00eame si ce sont des exp\u00e9riences qui peuvent procurer quelques b\u00e9n\u00e9fices d\u2019ordre physique ou psychologique, ils d\u00e9laissent d\u2019autres \u00e9l\u00e9ments que les Indiens int\u00e8grent pour que le r\u00e9sultat soit r\u00e9ellement th\u00e9rapeutique. Pour les Indiens, le th\u00e8me de l\u2019ayahuasca n\u2019est pas seulement l\u2019affaire d\u2019une plante puissante, sinon qu\u2019il fait partie d\u2019un syst\u00e8me plus grand et plus complexe de connaissances et de pratiques traditionnelles de sant\u00e9. C\u2019est pourquoi l\u2019apprentissage du chamanisme est exigeant, ardu, et peut prendre de 10 \u00e0 20 ann\u00e9es. Il s\u2019agit d\u2019\u00e9tudier aussi la cosmovision, les niveaux de r\u00e9alit\u00e9, les plantes m\u00e9dicinales, les chants et les danses c\u00e9r\u00e9moniels et le contr\u00f4le rigoureux des effets incommodes des plantes sacr\u00e9es.<\/p>\n<p>Les non Indiens valorisent seulement le breuvage ayahuasca. Les Indiens, eux, sont habitu\u00e9s \u00e0 utiliser, en plus, d\u2019autres plantes curatives comme le yoco, l\u2019ortie, le tabac, etc. sans lesquelles il est inconcevable, pour eux, que la c\u00e9r\u00e9monie de gu\u00e9rison puisent apporter les b\u00e9n\u00e9fices esp\u00e9r\u00e9s. Les non Indiens font une profanation de l\u2019ayahuasca. Ils ne voient que l\u2019aspect profane d\u2019une pr\u00e9paration de plante et les effets des principes actifs extraordinaires qu\u2019elle contient. Pour les Indiens elle continue d\u2019\u00eatre une plante sacr\u00e9e en relation avec un syst\u00e8me compliqu\u00e9 et confus de relations avec l\u2019environnement naturel, la conception de sant\u00e9 et de maladie et d\u2019autres techniques compl\u00e9mentaires qui permettent de d\u00e9couvrir le potentiel authentique de leur m\u00e9decine traditionnelle.<\/p>\n<p><strong>Que savons-nous de l\u2019ayahuasca?<\/strong><\/p>\n<p>En plus des recherches botaniques sur les plantes qui sont employ\u00e9es pour pr\u00e9parer le breuvage, on a r\u00e9alis\u00e9 des analyses phytochimiques et pharmacologiques exhaustives de l\u2019ayahuasca. Et une des plus grandes \u00e9nigmes pour les scientifiques occidentaux c\u2019est cette extraordinaire combinaison chimique de deux plantes pour produire un effet esp\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>Comme nous avons vu, l\u2019ayahuasca est pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 partir d\u2019une d\u00e9coction de liane, Banisteriopsis spp. \u00e0 laquelle on ajoute les feuilles de d\u2019autres plantes comme le Diploteris cabrena et le Psychotria viridis.<\/p>\n<p>Les feuilles de Diploteris cabrena et de Psychotria viridis poss\u00e8dent des principes actifs triptaminiques parmi lesquels le plus connu est la dimetiltriptamine, un neurotransmetteur important pour les fonctions du syst\u00e8me nerveux central. Le probl\u00e8me est que cette substance chimique ne peut pas \u00eatre absorb\u00e9e par voie digestive parce qu\u2019une enzyme, pr\u00e9sente dans les parois de l\u2019estomac et de l\u2019intestin gr\u00eale, la monoamine-oxydase, l\u2019inactive. Ce qui est \u00e9tonnant, c\u2019est de constater que l\u2019autre plante, la liane Banisteriosis spp, contient une substance qui attaque l\u2019enzyme (monoamine-oxydase) ce qui l\u2019emp\u00eache d\u2019inactiver la triptamine contenue dans la premi\u00e8re plante. Donc cette substance sp\u00e9ciale est l\u2019inhibiteur de la monoamine-oxydase ce qui permet que la triptamine soit absorb\u00e9e et puisse agir dans le sang et dans les tissus humains. Comment les Indiens ont-ils pu, il y a des si\u00e8cles, d\u00e9couvrir une combinaison chimique si extraordinaire et si parfaite sans avoir de connaissance en chimie et la technologie n\u00e9cessaire. Je le r\u00e9p\u00e8te, ceci demeure un des grands myst\u00e8res de la science moderne.<\/p>\n<p>Ce sont ces principes actifs triptaminiques qui expliquent les effets psycho actifs de l\u2019ayahuasca avec des changements physiologiques de la perception, du jugement et du raisonnement. C\u2019est pourquoi l\u2019ayahuasca et ses plantes constituantes ont \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9s d\u2019hallucinog\u00e8nes. Il reste encore beaucoup d\u2019\u00e9nigmes \u00e0 r\u00e9soudre et la science s\u2019est retrouv\u00e9e r\u00e9duite \u00e0 seulement essayer d\u2019expliquer le complexe de l\u2019utilisation de l\u2019ayahuasca :<\/p>\n<p>1 &#8211; Nous devons faire la diff\u00e9rence entre transe et hallucination. L\u2019hallucination est consid\u00e9r\u00e9e, en psychiatrie, comme un sympt\u00f4me pathologique caract\u00e9ris\u00e9 par des changements d\u00e9sordonn\u00e9s des fonctions du syst\u00e8me nerveux. Ce sympt\u00f4me pathologique peut \u00eatre le r\u00e9sultat de maladies comme la schizophr\u00e9nie. Il peut \u00eatre produit aussi par des intoxications internes (cirrhose h\u00e9patique, insuffisance r\u00e9nale, etc.) ou encore caus\u00e9 par des intoxications externes (exc\u00e8s de substances dopantes, certains m\u00e9dicaments pour le Parkinson par exemple et la consommation de plantes et substances hallucinog\u00e8nes)<br \/>\nPar contre, la transe a d\u2019autres connotations. On ne la consid\u00e8re pas en soi comme une distorsion pathologique car il y a coh\u00e9rence. En effet, dans la transe il n\u2019y a pas la perte des relations espacio temporelles et, surtout, il y a une intentionnalit\u00e9 et une technique pr\u00e9cise qui permet son apparition. La transe peut-\u00eatre comprise comme \u00e9tant un changement volontaire de la conscience ordinaire dans le but de conna\u00eetre la r\u00e9alit\u00e9 sous une autre perspective. L\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 caract\u00e9ris\u00e9e par la recherche de la transe qui peut s\u2019atteindre par deux voies : a) endog\u00e8ne, c&rsquo;est-\u00e0-dire moyennant des pratiques asc\u00e9tiques de pri\u00e8res, mantras, danses rituelles, veilles, je\u00fbnes, mortification, abstinence sexuelle, hypnose, psycho analyse, et diverses activit\u00e9s propres \u00e0 la recherche mystique et religieuse de toutes les cultures, et b) exog\u00e8ne, moyennant la consommation de plantes sp\u00e9ciales, lesquelles utilis\u00e9es dans un contexte ad\u00e9quat avec une pr\u00e9paration rigoureuse et une s\u00e9rie de techniques connues, permettent d\u2019obtenir le changement de la conscience ordinaire.<br \/>\nIl est possible cependant que l\u2019utilisation de l\u2019ayahuasca en dehors de son contexte puisse produire des effets hallucinog\u00e8nes caract\u00e9ris\u00e9s par de l\u2019incoh\u00e9rence et une pathologie des perceptions. Mais, en accord avec la le\u00e7on que nous donne les Indiens, si on l\u2019utilise dans le contexte appropri\u00e9 en respectant toutes les r\u00e8gles inh\u00e9rentes \u00e0 son usage, la transe se produit et tout particuli\u00e8rement une transe propice au soin des maladies.<\/p>\n<p>2 &#8211; Les recherches chimiques et pharmacologiques se sont concentr\u00e9es exclusivement sur le contenu de principes psycho actifs et leurs r\u00e9percussions sur le syst\u00e8me nerveux central. Mais le breuvage ayahuasca contient plusieurs autres principes chimiques actifs et produit plusieurs autres r\u00e9actions qui, pour l\u2019Indien, font parti de son effet. Ce n\u2019est pas fortuit que l\u2019ayahuasca soit amer et qu\u2019il produise de fortes r\u00e9actions de purgation par une action concr\u00e8te sur le syst\u00e8me nerveux autonome, particuli\u00e8rement sur le parasympathique. Certaines \u00e9tudes isol\u00e9es ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que l\u2019ayahuasca a aussi des propri\u00e9t\u00e9s cholagogues, anti-d\u00e9pressives, anti-inflammatoires et anti-histaminiques.<br \/>\nL\u2019Indien ne consomme pas l\u2019ayahuasca pour avoir des exp\u00e9riences psych\u00e9d\u00e9liques ; le plus important pour lui c\u2019est son effet m\u00e9dical et purgatif. Le psych\u00e9d\u00e9lique est juste une petite composante qui s\u2019ajoute au processus th\u00e9rapeutique global.<\/p>\n<p>3 &#8211; Il ne s\u2019est rien dit, ou tr\u00e8s peu dit, sur l\u2019effet de l\u2019ayahuasca prenant en compte les \u00e9l\u00e9ments compl\u00e9mentaires des techniques chamaniques. Les chants, par exemple, sont des techniques extraordinaires de modulation de l\u2019action psychotrope de la plante. Les chamanes, durant leur long apprentissage, apprennent une grande quantit\u00e9 de m\u00e9lodies et de chants, chacun ayant son pouvoir propre, en harmonie avec les r\u00e9actions organiques et psychologiques du patient. Il va utiliser aussi les feuilles d\u2019ortie qu\u2019il va passer sur le corps du patient pour att\u00e9nuer les effets ennuyeux de l\u2019ayahuasca. Moyennant les fumigations et la pulv\u00e9risation par le souffle de liquides aromatiques, le patient ressent une sensation de tranquillit\u00e9. Et gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019usage d\u2019un autre breuvage pr\u00e9par\u00e9 avec des plantes fra\u00eeches de la jungle, le chaman peut augmenter ou diminuer le temps d\u2019action de l\u2019ayahuasca.<\/p>\n<p>Je le r\u00e9p\u00e8te encore, pour les Indiens la consommation de l\u2019ayahuasca n\u2019est pas juste la question d\u2019ing\u00e9rer une plante. C\u2019est un ensemble de techniques pr\u00e9cises dans le but d\u2019obtenir la gu\u00e9rison des malades. Comme la science occidentale ne comprend rien \u00e0 cette complexit\u00e9, nous resterons loin de pouvoir comprendre toute la pl\u00e9nitude de la m\u00e9decine indig\u00e8ne traditionnelle dont l\u2019ayahuasca n\u2019est qu\u2019un \u00e9l\u00e9ment. Un \u00e9l\u00e9ment tr\u00e8s important, bien s\u00fbr, mais il y en a beaucoup d\u2019autres.<\/p>\n<p><strong>L\u2019ayahuasca est-elle une substance psycho active?<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est la question principale du pr\u00e9sent expos\u00e9 et il n\u2019est pas facile d\u2019y r\u00e9pondre. Si, par le mot \u00ab psycho actif \u00bb, nous voulons nommer une substance poss\u00e9dant des principes chimiques qui agissent sur le syst\u00e8me nerveux central, oui l\u2019ayahuasca est un psycho actif. Mais si par ce mot nous voulons exprimer que c\u2019est un hallucinog\u00e8ne, la r\u00e9ponse d\u00e9pendra du contexte de son usage. Ce n\u2019est pas un hallucinog\u00e8ne si son utilisation se trouve embo\u00eet\u00e9e dans un syst\u00e8me traditionnel de sant\u00e9 qui comporte des conditionnements physiques, sociaux et culturels bien sp\u00e9cifiques.<\/p>\n<p>Une question est celle-ci : Quels sont les dangers ou les probl\u00e8mes possibles si on utilise l\u2019ayahuasca en dehors du contexte indig\u00e8ne? Nous allons mentionner quelques-uns des plus connus :<\/p>\n<p>1 &#8211; Quand son usage se fait dans un contexte qui pr\u00e9tend imiter les formes traditionnelles des chamans, m\u00eame si la pr\u00e9paration du breuvage est ad\u00e9quate, on doit s\u2019attendre \u00e0 ce que l\u2019ayahuasca ne produise pas les m\u00eames b\u00e9n\u00e9fices th\u00e9rapeutiques. Au mieux, il procurera un effet de purgation et de nettoyage de l\u2019organisme et quelques perceptions psych\u00e9d\u00e9liques sans trop de coh\u00e9rence. C\u2019est comme prendre des m\u00e9dicaments de pharmacie sans une prescription m\u00e9dicale ad\u00e9quate.<\/p>\n<p>2 &#8211; Quand on l\u2019emploie dans le but exclusif d\u2019avoir des exp\u00e9riences psych\u00e9d\u00e9liques, \u00e7a peut se comparer \u00e0 la consommation de plantes comme la marihuana ou de substances comme le LSD. On pourra exp\u00e9rimenter \u00ab des voyages \u00bb avec des perceptions inhabituelles, hallucinatoires, avec parfois un certain degr\u00e9 de coh\u00e9rence, de l\u2019hilarit\u00e9, des r\u00e9flexions profondes. Mais aussi on pourra avoir de \u00ab mauvais voyages \u00bb ayant des effets nocifs sur la psych\u00e9. Dans tous les cas la personne subira de fortes r\u00e9actions purgatives ce qui peut \u00eatre indisposant et ind\u00e9sirable quand on consomme dans un contexte r\u00e9cr\u00e9atif.<\/p>\n<p>3 &#8211; Si on administre l\u2019harmaline, (nom que l\u2019on donne \u00e0 la principale substance psychoactive de l\u2019ayahuasca) comme on a commenc\u00e9 \u00e0 le faire dans quelques centres de recherches exp\u00e9rimentales en Europe et en Californie, nous nous retrouvons avec un succ\u00e9dan\u00e9 du LSD. Alors les effets et les dangers sont identiques au LSD et presque toujours nocifs. De toute mani\u00e8re, dans ce cas nous sommes compl\u00e8tement \u00e9loign\u00e9s des fondements th\u00e9rapeutiques de la m\u00e9decine indienne.<\/p>\n<p>4 &#8211; Finalement, les chamans authentiques manifestent un grand discernement sur qui peut prendre l\u2019ayahuasca. Ils \u00e9valuent l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9 du patient, ses ant\u00e9c\u00e9dents psychologiques, le type de maladie dont il souffre et la pertinence de lui faire prendre ou non le breuvage. Il est fr\u00e9quent que la personne participe \u00e0 la c\u00e9r\u00e9monie de gu\u00e9rison sans qu\u2019elle ait \u00e0 prendre l\u2019ayahuasca mais profitant tout de m\u00eame des autres \u00e9l\u00e9ments th\u00e9rapeutiques de la session. Dans d\u2019autre cas, le chaman pr\u00e9pare le patient pr\u00e9alablement avec des plantes, des bains et autres techniques parfois m\u00eame durant plusieurs jours, plusieurs semaines et m\u00eame plusieurs mois avant de lui offrir l\u2019ayahuasca. Dans une m\u00eame s\u00e9ance collective, le chaman va varier la dose d\u2019ayahuasca d\u00e9pendant de chaque patient. De plus, il est fr\u00e9quent d\u2019observer que, dans la m\u00eame s\u00e9ance et \u00e0 dose \u00e9gale, des personnes ont de fortes exp\u00e9riences de transe et de purgation alors que d\u2019autres exp\u00e9rimentent \u00e0 peine un l\u00e9ger mal \u00eatre corporel et l\u2019envie de dormir. Ce sont l\u00e0 toutes des variables connues dont le chaman a une connaissance experte. Nous pouvons affirmer que le chaman est un v\u00e9ritable scientifique de la m\u00e9decine de l\u2019ayahuasca.<\/p>\n<p>Une autre question que nous pouvons nous poser : Est-ce que l\u2019ayahuasca, utilis\u00e9e dans le contexte indig\u00e8ne, est toxique? Les premiers chroniqueurs, naturalistes et ethnobotanistes, ont d\u00e9crit l\u2019ayahuasca comme une plante toxique parce qu\u2019ils ont observ\u00e9 que ceux qui la consommaient avaient des r\u00e9actions de vomissement, de diarrh\u00e9e, de sudation et autres sympt\u00f4mes classiques d\u2019intoxication. Mais, paradoxalement, pour les Indiens ces effets ne sont pas le produit d\u2019une intoxication mais au contraire ils refl\u00e8tent le caract\u00e8re d\u00e9sintoxiquant et nettoyant des plantes. Et tous ceux qui ont eu la chance d\u2019avoir v\u00e9cu l\u2019exp\u00e9rience authentique avec des chamans de l\u2019ayahuasca sont unanimes pour affirmer, que le jour suivant la prise d\u2019ayahuasca, ils ont senti leur corps beaucoup plus l\u00e9ger et avec une sensation de sant\u00e9 et de bien-\u00eatre extraordinaire. L\u2019ayahuasca ne provoque pas d\u2019effet de toxicit\u00e9 aig\u00fce.<\/p>\n<p>Pour les chamans et les membres des communaut\u00e9s indiennes qui sont habitu\u00e9s \u00e0 prendre l\u2019ayahuasca depuis plusieurs ann\u00e9es, il n\u2019y a pas non plus d\u2019\u00e9vidence de toxicit\u00e9 ou d\u2019effets secondaires. Au contraire, nous avons pu observer que dans les communaut\u00e9s du pi\u00e9mont, l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9 de ceux qui ne participent pas \u00e0 la m\u00e9decine traditionnelle indig\u00e8ne et ne prennent pas l\u2019ayahuasca, se d\u00e9t\u00e9riore plus facilement et plus rapidement. La majeure partie des quelques cinquante chamans qui font parti de l\u2019Union des M\u00e9decins Indiens Yageceros de l\u2019Amazonie colombienne ont plus de 65 ans et sont en parfaite sant\u00e9. Sauf peut-\u00eatre quelques-uns qui souffrent de malnutrition \u00e0 cause des d\u00e9rangements provoqu\u00e9s par la colonisation, et d\u2019autres affect\u00e9s par l\u2019alcoolisme. En r\u00e9sum\u00e9, la consommation chronique de l\u2019ayahuasca, dans un contexte ad\u00e9quat, ne produit aucune toxicit\u00e9.<\/p>\n<p>Et la derni\u00e8re question est : Est-ce que l\u2019ayahuasca peut provoquer une pharmaco d\u00e9pendance? Cette question fait rire les Indiens; c\u2019est absolument impossible disent-ils. C\u2019est plut\u00f4t le contraire car une des caract\u00e9ristiques de l\u2019ayahuasca est de produire chaque fois une plus grande r\u00e9sistance \u00e0 sa consommation. Ceci est d\u00fb \u00e0 son go\u00fbt tr\u00e8s amer, ses effets purgatifs fr\u00e9quents et de mal \u00eatre g\u00e9n\u00e9ral et aussi la peur que suscite la r\u00e9flexion personnelle, chaque fois plus profonde, sur son psychique et sa m\u00e9moire. La pharmaco d\u00e9pendance a quatre crit\u00e8res : d\u00e9pendance physique, d\u00e9pendance psychologique, tol\u00e9rance, et syndrome d\u2019abstinence. La consommation de l\u2019ayahuasca ne r\u00e9pond \u00e0 aucun de ces quatre crit\u00e8res. L\u2019ayahuasca n\u2019est pas une substance stimulante ni narcotique; il ne contient aucune substance opiac\u00e9e ou du groupe des xanthines. L\u2019ayahuasca est une substance m\u00e9dicinale ayant des effets th\u00e9rapeutiques d\u00e9finis incluant son action psycho active.<\/p>\n<p>Si le chaman persiste \u00e0 le consommer c\u2019est parce que l\u2019ayahuasca est son outil principal pour le diagnostic et le traitement des maladies. Durant son apprentissage, il a compris que devenir un m\u00e9decin indig\u00e8ne impliquait de mener une vie de rigueurs et de sacrifices ce qu\u2019il a accept\u00e9 car il est un \u00ab appel\u00e9 \u00bb. C\u2019est pour lui une vocation authentique. Dans le contexte indien, nous ne pouvons pas dire que les gens prennent l\u2019ayahuasca par plaisir; ce serait se tromper. Ce que les gens recherchent c\u2019est la m\u00e9decine indig\u00e8ne int\u00e9grale pour les b\u00e9n\u00e9fices qu\u2019elle leur procure d\u2019une fois \u00e0 l\u2019autre (et plusieurs d\u2019entre eux, incluant des chamans, ne d\u00e9valorisent pas l\u2019importance et les bienfaits de la m\u00e9decine moderne car ils savent que leur propre m\u00e9decine a aussi ses limites). Donc ce n\u2019est pas que les gens sont d\u00e9pendants de l\u2019ayahuasca sinon qu\u2019ils ont la bonne habitude de faire appel \u00e0 leur m\u00e9decine traditionnelle. La m\u00eame chose se produit dans la culture occidentale quand on a recours \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition au m\u00e9decin moderne m\u00eame si ses rem\u00e8des ne sont pas toujours agr\u00e9ables \u00e0 prendre et que ses injections sont douloureuses.<\/p>\n<p><strong>La r\u00e9cup\u00e9ration de la m\u00e9decine indienne<\/strong><\/p>\n<p>Les Indiens du pi\u00e9mont amazonien, qui composent les \u00abpeuples de l\u2019ayahuasca \u00bb, ont pris conscience de certains probl\u00e8mes graves inh\u00e9rents \u00e0 leur m\u00e9decine et \u00e0 l\u2019utilisation de l\u2019ayahuasca. En voici la liste : le trafic d\u2019ayahuasca, de plantes m\u00e9dicinales et d\u2019autres ressources g\u00e9n\u00e9tiques propres \u00e0 leur patrimoine; l\u2019enregistrement de brevets et de droits de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle pour l\u2019ayahuasca et autres plantes; la perte de la transmission de connaissances parmi les jeunes des communaut\u00e9s; la d\u00e9contextualisation de la m\u00e9decine indienne et sa plante sacr\u00e9e; la perte de la culture indig\u00e8ne et des territoires n\u00e9cessaires pour le d\u00e9veloppement authentique de la m\u00e9decine traditionnelle.<\/p>\n<p>Pour toutes ces raisons, ils ont entam\u00e9s un processus de r\u00e9cup\u00e9ration, de d\u00e9fense et de raffermissement de la m\u00e9decine indig\u00e8ne. En 1999 se sont r\u00e9unis en Colombie, dans le village de Yurayaco (Caquet\u00e1), 40 des derniers Taitas (anciens, sages) authentiques appartenant \u00e0 sept villages indiens diff\u00e9rents. Ils ont cr\u00e9\u00e9 l\u2019Union des M\u00e9decins Indig\u00e8nes Yageceros de l\u2019Amazonie Colombienne (UMIYAC); ils ont nomm\u00e9 leurs autorit\u00e9s traditionnelles et leurs repr\u00e9sentants devant le monde occidental et ils ont initi\u00e9 un processus ardu de purification de leur m\u00e9decine. Une ann\u00e9e plus tard, ils ont r\u00e9dig\u00e9 un code d\u2019\u00e9thique de la m\u00e9decine indig\u00e8ne qu\u2019ils ont nomm\u00e9 : La Pens\u00e9e des Anciens. Avec ce document, ils offrent au monde moderne un dialogue interculturel pour l\u2019\u00e9tude et le respect de leur m\u00e9decine, et de m\u00eame, des indices important sur comment distinguer un chaman authentique d\u2019un charlatan.<\/p>\n<p>Durant ces ann\u00e9es ils se sont r\u00e9unis avec dix autres peuples indiens du pi\u00e9mont en \u00c9quateur et au P\u00e9rou, initiant chez chacun des processus de r\u00e9unions des chamans pour pouvoir conjointement offrir au monde entier une m\u00e9decine qui peut aider \u00e0 r\u00e9soudre des probl\u00e8mes que la m\u00e9decine moderne n\u2019a pas encore r\u00e9ussi \u00e0 solutionner. Dans la m\u00e9decine moderne il est presque impossible de contr\u00f4ler la mauvaise pratique professionnelle, le charlatanisme et le mercantilisme. La m\u00eame chose se produit avec la m\u00e9decine indienne. Les chamans authentiques, unis et bien organis\u00e9s, pourront fixer des r\u00e8gles et des orientations s\u00fbres sur les v\u00e9ritables m\u00e9decins indiens et susciter le contexte ad\u00e9quat pour que les gens puissent avoir acc\u00e8s \u00e0 l\u2019ayahuasca et \u00e0 leurs pratiques de gu\u00e9rison.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p><span class=\"article_separator\"> <\/span><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Texte &#8211; L\u2019Ayahuasca, substance psychoactive ? Par German Zuluaga R. (Conf\u00e9rence donn\u00e9e lors d\u2019un s\u00e9minaire international d\u2019ethnom\u00e9decine tenu \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 El Bosque de Bogota en Colombie) Introduction La pharmaco-d\u00e9pendance est un grave probl\u00e8me qu\u2019affronte l\u2019humanit\u00e9 actuelle. 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